19
Une douce lumière pénétrait à travers la toile blanche du pavillon à armature de bois sous lequel Bak et Kenamon étaient assis. Le lin chuchotant et palpitant sous la brise jetait des ombres vagues sur les rouleaux de papyrus, les ustensiles, les sachets et les paquets de remèdes disposés sur une natte en jonc à côté du prêtre. Des odeurs d’encens et de genièvre parvenaient de l’entrée d’un pavillon contigu. Au-dehors, des voix d’hommes adoucies par la présence des gardes royaux accompagnaient le passage de nobles et de militaires. Des cliquettements de lances ponctués de rires ou d’ordres secs indiquaient que des soldats s’entraînaient aux arts de la guerre. Et un grondement sourd, incessant, rappelait la présence des rapides sous les murailles du fort.
Kenamon refit le bandage de lin qui maintenait l’avant-bras et la main de Bak dans l’attelle de bois. Un onguent vert et huileux suintait sous les bords de l’étoffe.
— L’enflure persistera quelques jours, de même que la décoloration. Comme je te l’ai dit hier, la fracture se remettra sans problème pourvu que tu traites ton bras à l’instar d’un nouveau-né : avec douceur, gentillesse et sans rien exiger de lui.
— Rassure-toi, mon oncle, je n’essaierai pas de m’en servir. Il me fait trop mal.
Le vieux prêtre, assis sur un tabouret bas en face de son patient, lui adressa le même regard sévère que lorsqu’il était enfant.
— Cette douleur est là pour te rappeler que tu dois prendre garde. Tu méprises le danger à tes risques et périls.
Bak s’adossa contre l’épais coussin qui le soutenait et répondit avec un sourire piteux :
— Comment puis-je figurer dans la garde d’honneur avec mon bras attaché à ma taille ?
— La garde d’honneur ! Ha ! Si tu te voyais ! répliqua Kenamon, qui secoua la tête, l’air faussement excédé.
Bak savait fort bien à quoi il ressemblait, exténué et emmailloté dans ses bandages : à un moineau blessé. Lui, l’homme célébré d’une même voix par toute la garnison et la cité d’Iken, encensé par les soldats comme par les civils pour avoir démasqué le meurtrier de Pouemrê et survécu aux rapides. Lui, qui d’une bourrade avait mis à genoux un être divin ! D’ailleurs, le roi Amon-Psaro n’avait pas encore daigné le convoquer.
— C’est peut-être aussi bien, avait dit Kasaya. Il était courroucé la dernière fois que je l’ai vu sur le navire. Mieux vaut ne pas recevoir de nouvelles que d’avoir les mains tranchées pour crime de lèse-majesté.
En revanche, Kenamon avait conseillé la patience. Le roi était très affairé. Il offrait de longues et fréquentes prières pour la santé de son fils, il recevait des gens venus de loin dans l’espoir d’une audience et il renouait des liens avec des amis d’antan tels que Senou et Houy. Bak préférait croire le prêtre plutôt que Kasaya. Après tout, Amon-Psaro avait passé bien des années à Ouaset, où il avait appris les manières civilisées de Kemet.
— À présent, je vais examiner ton épaule, annonça Kenamon en approchant de lui un récipient contenant une pâte brunâtre, mêlant l’odeur amère de l’armoise à des senteurs plus subtiles.
Bak se retourna docilement et laissa le prêtre découper le bandage appliqué la veille. La chair tuméfiée apparut, formant une plaie aussi large que la paume d’une main.
Ce n’était qu’une de celles, nombreuses, laissées par son passage dans les rapides. Kenamon nettoya la blessure et y appliqua l’onguent, marmonnant, tout en travaillant, des incantations magiques qui chasseraient les démons de la maladie.
Apaisé par le remède ou par les prières, le feu s’atténua bientôt dans le bras brisé de Bak, qui se détendit sous les mains capables du prêtre. Kenamon banda de nouveau l’épaule et s’occupa ensuite d’une profonde coupure au bras. Les lèvres de la plaie étaient rapprochées sous un mince cataplasme de viande fraîche, étroitement fixé par un bandage sur la blessure. Kenamon ôta le tout et examina la plaie pour déceler une infection. Bak laissa ses pensées s’égarer et ses paupières se fermer. Un faible gémissement, aussi délicat que le miaulement d’un minuscule chaton, le secoua de sa torpeur et suspendit les gestes du prêtre.
— Il est réveillé ? demanda Bak, tournant la tête vers le pavillon voisin en essayant de ne pas montrer son inquiétude.
Toute la matinée, la rumeur avait couru que le prince était presque guéri, mais il craignait qu’elle exprime davantage un désir que la réalité.
Kenamon racla rapidement l’onguent qui adhérait à ses doigts sur le bord du bol et les essuya dans un carré de lin propre. Il s’approcha de la pièce voisine et regarda à l’intérieur. Ses traits se détendirent et s’éclairèrent d’un sourire.
— Amon-Karka rêve, chuchota-t-il. Ce doit être un rêve heureux. Viens voir comme il sourit.
Bak rejoignit le prêtre. Le petit enfant amaigri, allongé sur sa natte, tenait contre sa joue un lion en bois dont la queue et la mâchoire inférieure étaient articulées. Ce jouet était un présent d’Aset. Le souffle de l’enfant était lent et paisible, bien loin des quintes de toux, des halètements désespérés ou de la respiration sifflante qui l’avaient tant tourmenté.
La pièce sentait l’encens, le genièvre, l’armoise et la bière, dont l’âcre odeur montait d’un bol posé par terre au chevet du prince. Une paille de jonc dépassait sous un bol identique, retourné pour faire office de couvercle. Kenamon y avait enfermé une pierre chaude, qui réchauffait le liquide curatif dont le prince inhalait les vapeurs à travers la paille.
Toujours souriant, Amon-Karka frotta son nez contre le jouet et répéta son soupir satisfait.
Bak rit tout bas, presque honteux d’avoir douté.
— Je te sais plus compétent que la plupart de tes confrères, mon oncle, mais je ne m’attendais pas à une guérison aussi complète et miraculeuse.
— Le seigneur Amon a guidé mon cœur et mes mains, jeune homme. Je ne suis rien de plus que son instrument.
Le rappel à l’ordre était doux, mais ferme. L’adulte répétait à l’enfant un fait que celui-ci devait tenir pour acquis.
— Sans ton savoir et ton habileté, tu n’aurais pas été capable d’obéir aux désirs du dieu.
— Ton père est à blâmer pour ton insolence, riposta Kenamon d’un ton sévère que démentait son regard amusé. Il aurait dû se remarier. Une femme dans la maison t’aurait inculqué le respect qui te fait si cruellement défaut.
Bak avait bien souvent rendu grâce à Amon que la présence d’une belle-mère lui eût été épargnée.
— D’après ton apprenti, tu connaissais déjà l’origine du mal. Comment est-ce possible ? C’est hier que, pour la première fois, tu as posé les yeux sur ce garçon.
Kenamon contempla le prince avec une expression où se mêlaient la satisfaction et la compassion.
— J’ai longuement interrogé les messagers d’Amon-Psaro, et je me suis entretenu avec des hommes qui avaient vécu dans sa capitale. Au fil des mois, j’ai beaucoup appris sur les habitudes d’Amon-Karka et même sur le climat de Kouch. J’ai fini par en savoir autant à son sujet que ses serviteurs et, je crois, davantage que son père.
— Et, entre tous les détails de sa vie, tu as su découvrir les indices liés à sa maladie.
« Comme un policier enquêtant sur un meurtre », pensa Bak, gardant pour lui cette comparaison que n’aurait peut-être pas goûtée un aussi grand médecin.
Kenamon revint prendre place sur son tabouret.
— Lorsque nous avons fait voile vers Bouhen, je savais déjà que les crises les plus aiguës survenaient avant la crue, durant les mois où des vents violents soufflent du désert occidental. Elles se produisaient également quand il voyageait, conduisait un char ou jouait avec ses chiens.
Du bout des doigts, il préleva de l’onguent et attendit que Bak soit installé contre son coussin. Il poursuivit, tout en appliquant le remède sur la coupure :
— Je pensais connaître la cause du mal, qui est assez répandu chez les enfants, toutefois je ne pouvais en être sûr. Les rapports qui me parvinrent pendant son voyage de Semneh semblaient confirmer mon diagnostic. Et quand il fut ici, près de moi, et qu’il réagit si vite à ma médication et à mes prières, je sus que j’avais vu juste. Il souffre d’une maladie respiratoire dont la plupart des enfants guérissent en grandissant ; certains finissent par y succomber.
Bak pensa à Amon et au long chemin qu’il avait parcouru depuis le pays de Kemet, en réponse à l’appel d’un roi venu de la lointaine Kouch dans la ferme conviction que le plus grand des dieux répondrait à ses prières.
— As-tu appris à Amon-Psaro que son fils pourrait ne jamais se rétablir ?
— Il sait que je peux tout au plus atténuer les symptômes.
Kenamon banda étroitement le bras de Bak afin que la plaie se referme, et fixa l’extrémité de la toile par un petit nœud bien net.
— Je lui ai expliqué comment prémunir son fils au mieux contre d’autres attaques. En dehors de cela, nous ne pouvons que prier et présenter des offrandes appropriées.
— Et alors j’irai bien, n’est-ce pas ?
La voix enfantine attira l’attention des deux hommes vers la porte. Amon-Karka, appuyé contre un des montants, se frottait la jambe. Avant que le prêtre ait pu répondre, les grands yeux sombres du prince fixèrent le patient.
— Tu es sûrement le lieutenant Bak, le policier qui a sauvé la vie à mon père. Celui qui a traversé les rapides.
Sans réfléchir, Bak parla ainsi qu’il l’aurait fait avec un enfant ordinaire :
— Comment le sais-tu ?
Le petit garçon éclata de rire, enchanté de cette repartie.
— Parce que, avec toutes tes bandelettes, tu ressembles à une momie !
— Les princes sont-ils toujours aussi impertinents ?
Amon-Karka fronça le nez en regardant la chambre lourdement parfumée derrière lui, s’avança vers les deux hommes et s’assit par terre près de Kenamon.
— Puis-je regarder ?
Il tourna alors les yeux vers Bak.
— Veux-tu me parler des rapides ? Et de l’homme que tu pourchassais ? Comment savais-tu qu’il voulait tuer mon père ?
Bak espéra, s’il rencontrait un jour Amon-Psaro, qu’il serait aussi ouvert et sincère que son fils.
— Lieutenant Bak ! annonça la voix du héraut, sonnant avec autorité. Fils du médecin Kamès de la capitale du Sud, Ouaset, au pays de Kemet. Lieutenant dans les chars du régiment d’Amon. Lieutenant de la police medjai à la forteresse de Bouhen. Second du commandant Thouti, chef de la garnison de Bouhen.
L’homme recula et ses pieds disparurent du champ de vision de Bak, prosterné le front contre le sol. Il entrevoyait seulement le bas de l’estrade sur laquelle siégeait Amon-Psaro. Les rugosités de la natte s’enfonçaient dans ses genoux écorchés ; son bras cassé palpitait d’une douleur lancinante. Un lourd parfum de lis et de myrrhe chatouillait ses narines. Il pria pour ne pas éternuer.
— Relève-toi, lieutenant ! ordonna Amon-Psaro.
Bak se redressa aussi gracieusement que le lui permettaient ses muscles courbatus et se tint au garde-à-vous. En silence, le roi parcourut des yeux les bandages, les ecchymoses, l’attelle. Bak se raccrocha à la prédiction de Kenamon selon lequel l’entrevue se déroulerait bien, et observa également Amon-Psaro, quoique de manière plus discrète.
Comme la veille, le roi arborait le costume d’un fils de la maison royale de Kemet : un simple pagne blanc, un large collier multicolore, des bracelets et des anneaux d’or sertis de pierres précieuses. Deux cobras d’or s’élevaient du diadème qui ceignait son front, et d’or était le sceptre qu’il avait à la main. Il trônait dans un fauteuil doré garni d’un épais coussin rouge en brocart, complété par un repose-pied. Une magnifique peau de léopard s’intercalait entre son auguste dos et le bois du fauteuil. Roi jusqu’au bout des ongles, il n’en était pas moins homme : grand, musclé, léonin. Il restait séduisant à l’approche de ses quarante ans ; sans doute l’avait-il été doublement dans sa jeunesse, surtout aux yeux des femmes.
Des bannières rouge et blanc flottaient aux montants de la tente aux pans relevés sous laquelle il était assis. Deux des Medjai de Bak montaient la garde en compagnie de deux soldats venus de la patrie du roi. Hormis quelques spectateurs, seulement une demi-douzaine de fonctionnaires se tenaient à proximité, et échangeaient des murmures en attendant de répondre au bon plaisir de leur souverain.
— Il semble que je te doive la vie, dit Amon-Psaro.
— Oui, majesté.
— Le commandant Ouaser m’a appris qu’il considérait Inyotef comme son ami et ne le soupçonnait aucunement de nourrir ces sombres desseins. D’après lui, seule ta ténacité a permis de dévoiler ce projet d’attentat.
Bak craignait que le roi ne préfère un simple oui pour toute réponse, mais s’il ne disait rien, le petit Ramosé serait bientôt oublié à tout jamais dans sa tombe en plein désert.
— L’enfant qu’Inyotef a tué de ses mains, le petit serviteur du lieutenant Pouemrê, avait laissé des dessins indiquant un complot. Sans eux, j’aurais moi aussi été aveuglé.
— Oui, le petit serviteur… dit pensivement Amon-Psaro. Plus jeune encore que mon propre fils.
Il passa la main sur ses yeux, comme pour se débarrasser d’une image intolérable.
— J’ai demandé au commandant Ouaser de veiller à ce qu’il reçoive une sépulture décente. Je prie les dieux de lui accorder l’ouïe et la parole dans l’autre monde, et une vie plus belle que celle qu’il a connue ici-bas.
— Merci, majesté.
— Non, lieutenant, c’est à moi de te remercier. Pas simplement par des mots, mais en te comblant de tous les bienfaits de l’existence.
Amon-Psaro se redressa sur son trône et continua d’un ton solennel :
— Je désire que tu reviennes avec moi dans ma capitale, au pays de Kouch, et que tu me secondes pour gouverner mon peuple. J’ai autour de moi peu d’hommes de confiance, et je suis convaincu que tu seras un conseiller précieux. Je t’offre une splendide demeure, des terres et du bétail. Et afin que ta vie soit remplie d’enfants, je t’accorde ma sœur la plus jeune, une femme de mérite et d’une grande beauté.
Bak en resta sans voix. Une telle générosité était la dernière chose à laquelle il s’attendait – et qu’il désirait. Ce genre d’honneur, bien précaire d’après l’épouse de Senou, n’était pas sans contrepartie, et la tâche qu’il supposait aurait trop exigé d’un homme peu familiarisé avec la vie à la cour. Mais comment disait-on non à un roi ?
Tard ce soir-là, du haut des remparts, Bak contemplait les eaux déchaînées qui avaient failli l’engloutir à tout jamais. De là, les rapides ressemblaient à un breuvage empoisonné, bouillonnant et écumant dans un énorme chaudron. Ils battaient les rochers mortels en formant une multitude d’arcs-en-ciel tremblotant dans la brume. Ce spectacle emplissait son cœur d’effroi. Comment avait-il survécu ? Mais il était certain que les couloirs du pouvoir ne recelaient pas moins de périls.
— Nages-tu souvent dans ces eaux tumultueuses ? demanda Amon-Psaro, derrière lui.
Saisi, Bak fit volte-face et tomba face contre terre.
— Debout ! ordonna le roi. Je n’attends pas de courbettes et d’obséquiosité de ta part, lieutenant.
— Oui, majesté, répondit Bak en se hâtant de se relever.
Amon-Psaro, s’étant dépouillé du lustre et de l’éclat de sa fonction, ne conservait que le collier large et les bracelets d’or et de lapis-lazuli qu’il avait portés la veille, pour la procession à travers la ville.
— Voilà bien des années que je ne m’étais trouvé aux côtés d’un habitant de Kemet, en ayant l’opportunité de parler le langage de ma jeunesse. Ne me prive pas de ce plaisir en me posant sur une niche, auprès des dieux.
Dans la voix d’Amon-Psaro perçaient la solitude et le regret d’un passé perdu. Si l’idée avait probablement effleuré Bak, à un moment ou à un autre, qu’un dieu vivant partageait peut-être ces émotions banales avec le commun des mortels, il fut surpris et ému de les percevoir chez le roi.
— Apprécierais-tu une cruche de bière ? bredouilla-t-il.
— De la bière ?
Amon-Psaro n’hésita qu’un instant avant de rire aux éclats :
— Oui, lieutenant, une cruche de bière serait parfaite.
Bak se pencha par-dessus le parapet intérieur et lança un ordre au soldat qui déambulait sur le chemin de ronde. La sentinelle, voyant le roi à côté de lui, courut à toute vitesse vers les cuisines. En un clin d’œil, un jeune garçon aux joues rondes apportait un panier regorgeant de cruches de bière, de bâtons de poisson séché de la grosseur d’un doigt, et de petits pains ronds bien croustillants.
Le roi s’accouda sur les briques, sa cruche à la main, et contempla les rapides. Rê, semblable à une boule d’or posée sur l’horizon, lançait dans le ciel pâle de brillants rubans rouges, orange et jaunes comme en l’honneur du souverain kouchite.
Amon-Psaro utilisa d’abord sa paille de jonc, la regarda d’un air contrarié puis la rejeta dans le panier pour boire à même le col, imitant les manières moins raffinées de son compagnon.
— Alors, Bak, il semble que nous ayons toi et moi une amie commune ?
— Vraiment ?
Chaque fois qu’il parlait, Bak devait se souvenir de ne pas appeler le roi « Majesté ».
— Dame Noferi, une femme d’affaires de Bouhen. J’ai reçu d’elle une lettre, que m’a remise aujourd’hui le messager chargé des dépêches entre Thouti et Ouaser. Elle dit que tu es un homme juste et brave, l’un des meilleurs officiers de Bouhen et un très cher ami.
— Tu connais Noferi ?
Bak était sidéré. Il revit la vieille obèse, assise près de lui dans son bordel, lui racontant qu’autrefois elle avait connu Amon-Psaro. Il avait ri, ne pouvant croire qu’elle disait vrai.
Le roi, le regard fixé au loin, se remémorait le passé :
— Je l’ai bien connue il y a de nombreuses années. J’étais prince, alors, retenu en otage à Ouaset. Son visage et son corps étaient d’une beauté sublime. Elle reste jusqu’à ce jour la femme la plus désirable que j’aie jamais rencontrée.
Son rire tendre se perdit dans le tumulte des rapides.
— C’était une prostituée, en ce temps-là, et maintenant elle dirige un commerce prospère, d’après ce qu’elle m’écrit, touchant à la vente des fruits de la terre. Je suis heureux que la fortune lui ait souri.
Bak faillit le détromper, mais il se ravisa. Si Noferi avait choisi de se dépeindre sous des couleurs plus attrayantes, ce n’était pas à lui de ternir son image.
— Comme j’aspire à la revoir ! Mais je n’emmènerai pas mon fils à Bouhen au risque de provoquer une nouvelle crise, dit Amon-Psaro d’une voix pleine de regret. Elle non plus ne peut se déplacer, étant très prise par ses affaires en cette période de l’année, et par sa fille, qui attend un enfant et requiert ses soins affectueux.
Bak fixa le fleuve, dissimulant son visage. Ses pensées allaient bon train. Noferi n’avait pas de fille ! Que tramait-elle ? Pourquoi mentait-elle, quand l’occasion s’offrait à elle de revoir un homme qu’elle n’avait cessé d’aimer et d’admirer, un roi puissant capable de la couvrir de présents somptueux ?
Amon-Psaro vida sa cruche et, souriant à ses souvenirs, la posa dans le panier.
— Elle était ravissante. Mince, des bras et des jambes fuselés. Des seins fermes, ronds et épanouis. Et des lèvres si douces…
La réponse apparut soudain à Bak, aveuglante de simplicité, et lui révéla que Noferi possédait une sensibilité insoupçonnée. Oui, elle avait été belle, tout comme elle le lui affirmait à Bouhen. C’était ce souvenir-là qu’elle voulait laisser à Amon-Psaro, et non celui de la grosse femme vieillissante qu’elle était devenue. Bak l’admira d’avoir consenti ce sacrifice.
— Je lui ai envoyé des présents afin qu’elle sache que je n’ai rien oublié : un lionceau et un jeune esclave mâle pour s’en occuper, et répondre à ses moindres désirs. Crois-tu que cela lui plaira ? demanda le roi avec anxiété.
Bak se représenta Noferi dans sa grande et nouvelle maison de plaisir, dont la magnificence serait encore rehaussée par un fauve et un serviteur exotique.
— Elle sera au comble de la joie.
« Et c’est peu dire ! pensa-t-il. Elle en fera parade devant moi et ne me laissera jamais oublier que je n’ai pas cru à son histoire. »
Amon-Psaro se détendit, sourit et brisa le bouchon d’une nouvelle cruche qu’il offrit à Bak. Il semblait ouvert et affable, mais Bak hésitait à lui poser la question qui le préoccupait le plus. La curiosité eut finalement raison de ses incertitudes.
— Consentirais-tu à me parler de Sonisonbé, la sœur d’Inyotef ?
Le roi lui lança un bref coup d’œil et détourna la tête.
— Sonisonbé…
— Je n’ai pas à en savoir davantage, cependant j’aimerais comprendre.
Amon-Psaro laissa s’installer le silence. Lorsque enfin il se décida à parler, les mots sortirent avec réticence, arrachés à un passé depuis longtemps enseveli dans sa mémoire :
— Je fis la connaissance d’Inyotef au cours du voyage vers Kemet, lorsque je fus emmené en otage. C’était un marin, à peine un homme encore mais plus âgé que moi et plus expérimenté. Un garçon d’une ambition sans bornes, et qui mettait dans le jeu la même volonté que dans le travail.
Il s’interrompit, porta la cruche à ses lèvres, but à longs traits avant de la poser sur le mur.
— Houy, qui était pour moi aussi proche qu’un frère, fut envoyé au nord avec son bataillon le jour même de notre arrivée à Ouaset. En entrant au palais, je me trouvais seul et sans ami, excepté Inyotef.
Il joua avec la cruche, l’esprit lointain.
— Je découvris bien vite un moyen de sauter le mur et de me rendre au port, où je rejoignis Inyotef sur son vaisseau de guerre. Il me montra Ouaset, ce jour-là, et elle me parut magique. Nous parcourûmes les rues pendant des heures, puis il m’amena chez lui. Ses parents et sa sœur m’accueillirent comme si j’étais des leurs.
— Personne ne remarqua ton absence, au palais ?
— Le lendemain, ils tentèrent bien de me rogner les ailes ! Je refusai alors toute nourriture jusqu’à ce qu’ils décident de fermer les yeux sur mes escapades. Un jour, Inyotef partit vers le nord sur son navire. Au début, Sonisonbé et moi, nous continuâmes à jouer comme par le passé, mais nos jeux devinrent bien vite beaucoup moins innocents.
Il souleva la cruche, la reposa, regarda Bak pour la première fois depuis qu’il avait commencé son récit.
— Inyotef s’en revint, n’aspirant qu’à la recherche du plaisir. Entre-temps, je m’étais lié avec de nombreux jeunes nobles, tous animés d’une semblable passion. Pendant des mois, je vécus nuit et jour dans la débauche. Je buvais sans mesure, je m’adonnais aux jeux de hasard, je couchais dans les bras de femmes innombrables. Noferi était l’une d’elles, et m’a volé mon cœur.
— Et Sonisonbé ?
— Je l’aimais, elle aussi.
Amon-Psaro poussa un long et douloureux soupir.
— Longtemps avant la mort de mon père et mon retour dans le pays de ma naissance, je leur avais promis à toutes deux de les faire venir dès que la stabilité de mon trône serait assurée. Noferi s’esclaffa, prenant la chose pour une plaisanterie. Sonisonbé jura qu’elle me suivrait au bout du monde s’il le fallait. À la fin, quand j’ai succédé à mon père, mes devoirs de roi m’ont écrasé : l’obligation d’épouser ma sœur pour préserver la pureté de notre lignée, les rivalités entre mes cousins, la nécessité de me familiariser avec une terre et un peuple que j’avais depuis longtemps oubliés… Je n’ai envoyé chercher ni l’une ni l’autre. Je ne voulais pas de fardeau supplémentaire.
Il roula la cruche entre ses paumes, sans prêter attention à son geste.
— Quelques mois plus tard, Inyotef m’écrivit. Il m’annonça la mort de Sonisonbé et fit vœu de me tuer.
Bak ressentit une immense pitié pour Amon-Psaro, pour Sonisonbé, pour Inyotef. Mais un détail encore l’intriguait.
— Je savais qu’il avait été refoulé du pays de Kouch, aussi, je supposais bien que tu connaissais ses intentions. Pourquoi, dès lors, es-tu venu à Ouaouat ? Tu n’ignorais sûrement pas qu’il était pilote dans le Ventre de Pierres.
— Je ne pensais qu’à sauver mon fils.
— Un homme prudent aurait adressé un message au commandant Thouti pour lui demander d’envoyer Inyotef vers le nord, bien loin d’Iken.
Amon-Psaro eut un haussement d’épaules désabusé, comme s’il était tout aussi incapable de s’expliquer que Bak de le comprendre.
— Peut-être voulais-je mettre un terme à mon chagrin et au sien, car tous deux nous avons pleuré Sonisonbé avec le même désespoir. À moins que j’aie souhaité apaiser ma conscience en me plaçant entre ses mains, et en laissant les dieux décider de ma culpabilité ou de mon innocence. Ma vie pour la sienne ? Je ne sais pas.
Bak quitta Amon-Psaro à l’entrée du pavillon de Kenamon, et Imsiba l’arrêta au passage quelques instants plus tard. Voyant le collier d’or et de lapis-lazuli à son cou et les larges bracelets sur ses bras, le Medjai ne put dissimuler son inquiétude :
— Quelle a été ta réponse, mon ami ? Pars-tu avec lui pour la lointaine Kouch ?
Bak entraîna Imsiba vers le coin tranquille où leurs hommes avaient établi le camp. L’endroit était désert, les policiers s’étant rassemblés plus loin dans le fort pour voir Pachenouro disputer une partie d’osselets avec le champion de la garnison d’Iken. Des cris, des rires et des jurons ponctuaient le cours du jeu. Bak et Imsiba s’accroupirent à côté d’une marmite de ragoût de poisson, maintenue au chaud sur un lit de braises entouré de pierres.
— J’ai joué avec la vérité pendant un certain temps, dit le lieutenant, mais pour finir j’ai laissé parler mes sentiments. J’ai expliqué au roi que je suis content de mon sort et qu’une existence toute de richesse et de privilèges ne serait pas faite pour moi. Alors il m’a offert ceci, à la place.
Il caressa les perles froides et lisses du collier.
— Il l’a ôté de son cou et, de ses propres mains, il l’a attaché sur moi.
— Amon soit loué ! se réjouit Imsiba. Quand je vous ai vus rire ensemble, j’ai redouté le pire.
Le sourire de Bak était aussi radieux que celui de son ami. Il était soulagé d’avoir pris sa décision une fois pour toutes. La tentation du pouvoir appartenait au passé.
— Bien qu’il ne l’ait pas montré, je soupçonne qu’il a été soulagé. Il m’a parlé trop librement, en me livrant les secrets les plus intimes de son cœur. Il doit déjà se féliciter de ne jamais me revoir !
— Kenamon m’a donné d’excellentes nouvelles sur la santé du prince. Quand, à ton avis, pourrons-nous retourner à Bouhen ?
— Très vite, répondit Bak. Le plus tôt sera le mieux.
FIN
[1] Paume : mesure équivalant à 7 cm. (N.d.T.)
[2] Ka : né avec l’homme, il grandit avec lui et le protège. Après la mort, il aspire à poursuivre dans la tombe la vie qu’il a menée sur terre. (N.d.T.)
[3] Touthmosis III. (N.d.T.)
[4] Touthmosis II. (N.d.T.)
[5] Keftiou : la Crète. (N.d.T.)
[6] Ennéade : réunion de neuf divinités : Atoum, le créateur solitaire, ses enfants, Chou (l’Air) et Tefhout (l’Humidité), ses petits-enfants Geb (la Terre) et Nout (le Ciel), et les deux couples Osiris-Isis et Seth-Nephtys. (N.d.T.)
[7] Touthmosis Ier. (N.d.T.)
[8] Retenou : région de Syrie. (N.d.T.)